Le Bureau ayant siégé le 15 septembre, tout événement postérieur de grande importance et entrant dans le cadre de la nature et des orientation de l'ANACR, serait évidemment évoqué lors de la présentation orale du rapport.
II y a 65 ans venait de s'achever la Seconde Guerre mondiale
Le 7 mai 1945, à Reims, le Général Jodl, avait signé l'acte de reddition des forces de la Wehrmacht nazie, ratifié le lendemain 8 mai à Berlin par le Feldmarschall Keitel devant le Général Eisenhower, les maréchaux Joukov et Montgomery, et le général de Lattre de Tassigny mettant ainsi un terme à près de 6 années de guerre en Europe, depuis l'attaque allemande contre la Pologne en septembre 1939.
Le 2 septembre 1945, suite aux bombardements atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, et à l'acceptation le 15 août par l'Empereur Hiro-Hito des termes de la déclaration de Potsdam concernant son pays, les représentants de l'Empire nippon signaient officiellement, sur le cuirassé américain Missouri ancré en rade de Tokyo, la capitulation du Japon et de ses forces armées devant le Général Mac Arthur, commandant suprême des forces alliées dans le Pacifique ; le général Leclerc apposant sur l'acte sa signature au nom de la France. Les derniers combats de la Seconde Guerre mondiale avaient ainsi pris fin.
Une Seconde Guerre mondiale, car trois décennies plus tôt, l'Europe et le Monde en avaient connu une Première, dévastatrice, causant la mort de plus de 20 millions de personnes dont près de 9 millions de civils, ravageant des régions entières, entraînant des bouleversements politiques aux conséquences considérables et durables.
Mais la Seconde Guerre mondiale aura été d'une autre ampleur et d'une autre nature. D'une autre ampleur, car elle fut la plus coûteuse en vies de toute l'histoire de l'humanité : plus de 65 millions de personnes auront perdu la vie durant ces six années de conflit généralisé, dont plus de 42 millions de civils. Ainsi, pour ne citer que les pertes les plus importantes, près de 14 millions de civils soviétiques périrent et de 8 à 10 millions de militaires, de même que 16 millions de civils chinois et un peu moins de 4 millions de militaires...(1) C'est qu'aussi la Seconde Guerre mondiale aura été. en effet, d'une autre nature que la première.
Certes, les enjeux économiques - conquêtes de gisements miniers ou énergétiques, de débouchés commerciaux, de ressources agricoles - n'ont pas été absents des motivations de l'Allemagne hitlérienne, de l'Italie mussolinienne et du Japon militariste, puissances qui déclenchèrent les hostilités ; de même que les préoccupations stratégiques.
Mais, outre ces aspects, classiques des conflits du 19ème siècle et du tout début du 20ème , ainsi que d'autres qui lui seront postérieurs, la Seconde Guerre mondiale a une caractéristique qui lui est spécifique, ne serait-ce que par rapport au 1er conflit mondial et que révèle l'ampleur des pertes parmi les populations civiles, conséquence de stratégies qui les prirent délibérément pour cibles, afin de briser leur moral et leur soutien à leurs gouvernements ainsi que, dans les pays occupés, aux mouvements de Résistance. Des populations civiles qui, par le pillage de leurs ressources et de leurs subsistances, furent affamées jusqu'à la mort. furent réduites en esclavage jusqu'à l'épuisement total ; certaines d'entre elles furent vouées à l'extermination génocidaire.
C'est que l'Italie mussolinienne, l'Allemagne hitlérienne, et le Japon militariste, qui prirent l'initiative du déclenchement des hostilités, étaient des adversaires mus par une idéologie que - laissant aux historiens le soin d'en mesurer les spécificités pour chacun des trois complices et nous appuyant sur ce qui leur est commun, ainsi que sur l'antériorité de sa première forme - nous appellerons de manière générique : le fascisme.
LA MONTEE DES PERILS
C'est, au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans une Italie en crise politique, économique et sociale, frustrée dans ses ambitions d'expansion territoriale et coloniale alors qu'elle était dans le camp des vainqueurs, que va naître, sous l'impulsion de Benito Mussolini et s'appuyant sur les anciens combattants, le mouvement fasciste ; lequel en 1921 donne naissance au Parti national fasciste.
Prônant un nationalisme exacerbé, un impérialisme qui va bientôt revendiquer la Corse, la Savoie, Nice, la Tunisie, la Côte Dalmate, l'Albanie et jusqu'à la lointaine Ethiopie, exaltant la grandeur de l'empire romain antique, le fascisme, qui se caractérise par le culte du chef, le Duce, auquel est dû une obéissance aveugle, va, dès sa naissance, diriger ses coups contre les démocrates, les républicains, les syndicalistes, les socialistes, les communistes, bénéficiant pour ce faire de l'appui - notamment financier - des grands industriels, financiers et propriétaires terriens, inquiets de la montée des grèves, des occupations de terres, du développement d'un mouvement révolutionnaire trouvant son inspiration dans la Révolution bolchevique russe d'octobre 1917, et dont les fascistes vont se faire les hommes de main de sa répression.
Lorsque le 29 octobre 1922, après la « marche sur Rome », le roi d'Italie appelle au pouvoir Mussolini, avec lequel s'allient des hommes politiques de la Droite classique et du Centre droit qui espèrent ainsi le contrôler, les fascistes ont déjà, partout à travers l'Italie, fait des centaines de morts et des milliers de blessés par leurs violences à rencontre des syndicalistes et des militants des partis de gauche. Il faudra à peine plus de trois ans pour que disparaissent l'opposition parlementaire, la liberté de la presse, les partis politiques autres que le parti fasciste, les syndicats libres, le droit de grève... Parallèlement se mettent en place des Tribunaux spéciaux pour la sécurité de l'Etat, prévoyant la peine de mort, le bagne et la prison contre tes atteintes - ou les pseudo-atteintes - à la dite sécurité, une sinistre police politique, l'OVRA, s'ouvrent des camps d'internement pour les opposants tel le bagne des Îles Lipari où nombre d'entre eux mourront ; tandis que l'embrigadement de la population et plus particulièrement de la jeunesse - à travers le parti fasciste et ses organisations satellites est systématiquement organisé.
Ainsi, dès la fin des années vingt, même si ses formes les plus odieuses ne sont pas encore apparues, les grands traits du fascisme sont connus. Or, dans notre pays - où nombreux sont les immigrés et réfugiés antifascistes italiens - certains vont s'en accommoder, au nom de l'ordre selon eux à restaurer, voire en faire un exemple à suivre.
Pour des raisons voisines, frustrations nationales, crise économique et sociale - telle celle qui s'approfondit à partir de 1929 et qui ruine les classes moyennes, en même temps qu'elle développe le chômage des masses ouvrières, craintes des possédants face au développement potentiel du mouvement révolutionnaire, des régimes autoritaires - empruntant au fascisme Italien nombre de ses caractéristiques liberticides - vont se mettre en place dans toute l'Europe : au Portugal avec Salazar, en Hongrie avec Horthy, en Pologne avec le régime des colonels, en Grèce, en Roumanie, en Yougoslavie, dans les Pays baltes ; avec, dans plusieurs de ces pays, la tentative de faire porter la responsabilité de la crise et de détourner la colère de celles et ceux qui en sont victimes sur des boucs émissaires, en premier lieu les Juifs.
Mais, c'est le développement en Allemagne du Parti National-socialiste, le Parti nazi, avec l'émergence en son sein et l'affirmation à sa tête d'Adolf Hitler, qui sera le plus lourd de conséquences. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l'Allemagne, vaincue, soumise à de dures réparations, a connu des mouvements révolutionnaires qui ont été écrasés par l'armée, ou des groupes francs composés d'anciens militaires nationalistes, nombre de leurs dirigeants ont été assassinés ou exécutés.
Très tôt, et pour les mêmes raisons qu'en Italie, les groupes d'extrême-droite vont recevoir l'appui - en premier lieu financier - des possédants, tels les konzern industriels Krupp, Thyssen, Frick..., afin de s'opposer - y compris par la violence - au mouvement ouvrier, à l'extrême-gauche, aux démocrates. Ce sera le cas du parti nazi d'Hitler.
L'humiliation nationale née des conditions très dures du Traité de Versailles, imposé en 1919 par les Alliés à l'Allemagne vaincue qui le vivra comme un "Diktat", la grave crise économique qui accroît par millions le nombre des chômeurs, la désespérance d'une petite bourgeoisie ruinée et déclassée, vont créer un ensemble de conditions favorables au développement de l'audience du discours d'ordre et nationaliste du Parti nazi, qui revendique le retour de d'Allemagne à ses frontières impériales de 1914 incluant notamment l'Alsace-Lorraine et la Poznanie polonaise, avec en plus tous les territoires peuplés d'Allemands (Autriche, Sudètes Tchécoslovaquie, Dantzig) ; un parti qui s'est aussi doté de formations paramilitaires particulièrement brutales à l'égard de leurs adversaires, telles les SA et les SS Spécificité du Parti nazi, la haine développée à l'égard des Juifs, accusés d'être responsables de tous les maux de l'Allemagne, ne se cantonne pas aux domaines politique, économique et social, elle est théorisée en un discours racial et raciste lourd de conséquences, faisant des Juifs un peuple ou une race inférieur(e) qui menacerait celle - dite "supérieure" - des Aryens germaniques.
Cela n'empêchera pas, là encore comme en Italie, des hommes politiques conservateurs de la Droite classique et du Centre droit, tel l'ancien chancelier Von Papen, d'accepter d'entrer dans le Gouvernement que - le Parti nazi ayant recueilli 33% de voix - Hitler forme le 30 janvier 1933, voyant dans le Fùhrer un rempart contre le bolchevisme et espérant pouvoir le contrôler. On connaît la suite… En moins d'un an, tous les autres partis sont interdits, le parti nazi devenant parti unique, les syndicats sont dissous, la presse bâillonnée, les violences antijuives se développent. Dès mars 1933 s'ouvre les premiers camps de concentration à Dachau, Oranienburg, les mécanismes d'embrigadement et de contrôle de la population sont mis en place. Là encore, la réalité liberticide et criminelle du régime nazi qui s'instaure et dont Hitler dans Mein Kampf avait dès 1925 défini les principes et les buts - et très tôt connue en France : par des reportages de journalistes, par les rapports des diplomates, par les témoignages de réfugiés antinazis, parfois sortis des premiers camps de concentration tel Wolfga Langhoff, dont le livre, Les soldats du Marais sous sa schtague des nazis, est publié par Plon dès 1935
.
Suivront le réarmement allemand consécutif à la transformation de la Reichswehr en Wehrmacht la remilitarisation de la Rhénanie (1936), l'Annexion (Anschluss) de l'Autriche en mars 1938, celle 1938 des Sudètes tchécoslovaques consécutive aux Accords de Munich, véritable capitulation devant Hitler qui n'empêcha pas l'occupation de la Bohème-Moravie début 1939 ni la guerre. Parallèlement l'Italie fasciste a agressé et conquis l'Ethiopie, puis annexé l'Albanie. Et les deux compères s'associeront pour apporter de 1936 à 1939 une aide décisive à Franco pour assassiner la République espagnole.
En Chine, le Japon entama en 1937 une guerre d'agression, dont les 300000 victimes du massacre de masse de Nankin annoncent les crimes de guerre génocidaires de la Seconde Guerre mondiale comme le bombardement de la ville basque de Guernica par la légion Condor envoyée par Hitler aux côtés des franquistes a annoncé les raids terroristes sur Varsovie, Rotterdam et Coventry.
Tout ceci n'empêchera pas que, dans notre pays aussi et jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale, certains voient en Hitler et Mussolini - et dans les régimes qu'ils ont instaurés - des modèles.
EN FRANCE AUSSI
La France a été elle aussi profondément traumatisée par la Première Guerre mondiale, ses régions du Nord et du Nord-Est ont été dévastées par ces cinq années de guerre, 1700000 Français ont été tués (dont 17,6 % des mobilisés) ; plus de 4200000 militaires ont été blessés, 1100 000 autres ont été mutilés, gazés avec invalidité permanente. Près de 10% des hommes actifs dans l'Agriculture en 1914 ont été tués pendant la guerre et près de 3% mutilés, il y a eu près de 9% de tués dans l'Industrie et 2,6% de mutilés, près de 9,5% de tués dans le Commerce et plus de 2,8% mutilés.
Alors qu'il était confronté à un besoin de reprise d'activité et de reconstruction, l'appel à l'immigration pour faire face à ce besoin a d'abord été une nécessité pour notre pays. C'est dans cette période que l'on met en avant dans les sphères gouvernementales et économiques la notion d'"immigration choisie" qui, discriminant par exemple les intellectuels ou les commerçants, privilégie celle qui alimente les secteurs les plus ingrats du marché du travail, telles les mines. Elle vient d'abord d'Italie, de Pologne, d'Espagne, de Belgique. Concomitamment, le fascisme qui se met en place dès le début des années vingt en Europe centrale et balkanique va conduire nombre d'hommes et de femmes à se réfugier dans notre pays, la Patrie des Droits de l'homme. Ce sera aussi, après l'arrivée d'Hitler au pouvoir début 1933, le cas des réfugiés antifascistes et juifs allemands, et en février 1939, après la victoire franquiste, celui des réfugiés républicains espagnols.
Début 1930, il y a en France près de 3000000 d'étrangers, soit environ 7,2% de la population totale, un pourcentage maximal qui diminuera jusqu'en 1940. La loi de 1927, facilitant les naturalisations par la diminution du seuil de durée préalable de résidence, permettra à environ 450000 d'entre eux de devenir Français avant 1940. Le langage à leur égard va changer quand la crise, née en 1929 aux Etats-Unis, va s'abattre sur fa France au début des années trente, et y entraîner des faillites d'entreprises, la ruine de petits commerçants, un chômage de masse, la nécessité de soupes populaires.
Comme dans d'autres pays, à l'exemple - au sens littéral du terme - des régimes fascistes d'Europe centrale, et de l'Allemagne où s'est affirmé le Parti nazi, mais aussi liée à une tradition antisémite autochtone tristement illustrée par l'Affaire Dreyfus, va se développer en France une campagne faisant des Juifs, des étrangers, des immigrés, les responsables de la crise et de ses conséquences sociales, en premier lieu du chômage.
"Non seulement les Juifs allemands prennent la place des Français, peut-on lire dans Le Petit Bleu daté du 7 décembre 1933, mais ils constituent un danger pour la santé publique... ». Dans une lettre concernant "les étrangers" adressée au préfet par te comité directeur de l'Union des maires de Paris, datée du 10 mars 1934, ceux-ci estiment que "le nombre des d'étrangers qui ont envahis certains quartiers de Paris, ces temps derniers, est incalculable. C'est pourquoi - ajoutent-ils, plusieurs questions angoissantes se posent à notre esprit Que valent moralement et intellectuellement ces réfugiés ? (...) Que valent physiquement ces réfugiés sous-alimentés depuis longtemps, atteints souvent de tuberculose ou de syphilis ? Cette attitude, on le voit, n'aura pas été le fait que de feuilles ou groupes d'extrême-droite ; ainsi, dès le début des années trente, le député conservateur lorrain de l'Union Républicaine Démocratique, Pierre Amidieu du Clos, avait affirmé à la Chambre des Députés le 18 décembre 1931 : "Nous ne souffrons pas d'une crise de chômage national, mais d'une crise d'invasion étrangère".
Cette campagne xénophobe et antisémite va s'accompagner d'attaques contre la République, la "gueuse" dans le langage de ses ennemis, développés par des partis fascistes ou fascisants, tels "La Solidarité française", fondée en 1933 par le parfumeur milliardaire François Coty, admirateur de Mussolini, les "Jeunesses Patriotes" du financier et magnat du Champagne Pierre Taittinger, les "Francistes" de Marcel Bucard, les "Chemises vertes" de Dorgères, tous affectionnant les défilés et uniformes, comme les Camelots du Roi liés à la royaliste "Action française" de Charles Maurras. Mouvement d'anciens combattants créé en 1927 et dirigé depuis le début des années trente par le colonel de la Rocque, les "Croix de feu", seront aussi partie prenante de la tentative des ligues d'extrême-droite de prendre d'assaut la Chambre des députés te 6 février 1934.
Une tentative avortée qui, en réaction, entraînera en juillet 1935 la formation du Rassemblement populaire contre le fascisme, rassemblant une centaine de partis de gauche et d'organisations syndicales, sociales, culturelles et sportives. Ce qui, conjointement au développement du mouvement social, conduira en 1936 à la victoire électorale du Front populaire et à la formation du Gouvernement dirigé par Léon Blum, dont une des premières mesures sera !a dissolution des ligues factieuses.
La victoire du Front populaire, la personnalité du président du Conseil, vont attiser les commentaires haineux d'une presse de droite et d'extrême-droite - tels le Matin, Gringoire, l'Ami du peuple, Je suis Partout - qui vont s'en prendre avec encore plus de vigueur que par le passé aux étrangers, aux Juifs, accusés d'être les instigateurs des grèves et manifestations.
François Hulot, ancien rédacteur du Journal antimaçonnique et antisémite Porc-épic du début des années trente, écrit le 6 juin 1936 dans l'Ami du Peuple - Journal qui tire à 1 million d'exemplaires : "Le rôle des éléments étrangers dans la paralysie des usines de Paris et de province est nettement établi (...) On a vu dans les usines des hommes à l'accent guttural, et qui ne venaient ni de notre banlieue ni de notre province, provoquer la grève et organiser les piquets de surveillance". Selon Henri Béraud, dans Gringoire, du 7 août 1936, les manifestants du Front populaire "n'ont ni le parier ni la figure de gens de chez nous" Dans l'Action Française du 10 octobre 1936, Léon Daudet dénonce "la crapule étrangère, une racaille émeutière et révolutionnaire" qui "pille, corrompt et assassine".
"La racaille étrangère dans la France-dépotoir : On entre comme on veut, On fait ce qu'on veut, On ne sort que si l'on veut." peut-on lire dans Le Matin du 29 septembre 1937. Faisant référence à l'origine juive de Léon Blum, Maurice Bedel, lauréat du Prix Goncourt, écrit en 1937 : "M. le Président du Conseil, venu d'une race errante (...), se sentait incommodé d'être le chef d'un peuple étranger à sa chair". Le 10 novembre 1938, Gringoire titre : "Chassez les métèques". Georges Oïlivier dénonce dans la "Revue européenne des Sociétés secrètes" du 1er avril 1938 ce qu'il appelle le scandale des naturalisations : "Je n'ai jamais senti, comme en juillet 1936, combien le métèque était roi en France". Quant au sénateur de l'Eure Prosper Josse, dans un ouvrage paru en 1938, il écrit : "Si nous n'avions pas reçu tant d'étrangers, nous n'aurions pas eu de chômage (...). L'étranger nous arrache le pain de la bouche".
Dissoutes, les ligues vont se reconstituer sous d'autres noms, tels le Parti Républicain National et Social (PRNS), de Taittinger, qui regroupe les anciens membres des Jeunesses patriotes, le Parti Social Français (PSF) de de la Rocque est issu des "Croix de feu". Quant au Parti Populaire Français (PPF), fondé en Juin 1936 par Jacques Doriot, il va, par l'intermédiaire de Pierre Pucheu, être financé par le grand patronat et recevoir des subsides du régime fasciste italien, dont il va vanter le modèle. Dans la clandestinité, s'organise "la Cagoule". Financée par de grandes entreprises et rassemblant des militants d'extrême-droite, des militaires de haut rang, elle prépare un soulèvement militaire, pratique des assassinats tel en 1937 celui des frères Rosselli, deux antifascistes italiens réfugiés en France, organise des attentats tel - dans le but d'en faire accuser les communistes - celui du 11 septembre 1937 contre le siège de la Confédération Générale du Patronat.
Plus inquiétant sera le rapprochement entre l'extrême-droite et certains secteurs de la droite traditionnelle : ainsi, lancé lors d'un meeting au Vélodrome d'hiver le 22 juin 1937 le Front de la Liberté regroupe l'Association des amis des Francistes, le Centre de propagande des Républicains nationaux, la Fédération républicaine, le Parti agraire et paysan français de Fleurant Agricola, le PPF de Doriot et le PRNS de Taittinger.
Et puis il va y avoir la contamination de la vie politique par les thèses de l'extrême-droite. Après la fin du Front populaire en 1938, la droite, participant à nouveau aux affaires, obtiendra du Gouvernement Daladier la suppression du Sous-secrétariat d'Etat à l'immigration, les décrets-lois pris les 2 mai et 19 novembre 1936 vont précariser la situation des étrangers, limitant leur droit d'inscription sur le registre du Commerce, leur imposant une sorte de visa de déplacement, le droit de vote ne devient acquis aux naturalisés qu'après cinq ans, les mots "ordre", "sécurité", "indésirable", "clandestin" deviennent une constante des discours officiels sur le sujet.
Un fichier dactylographique des Étrangers par liste alphabétique et par commune est constitué, un Centre spécial de rassemblement pour étrangers en situation irrégulière est ouvert à Rieucros le 21 janvier 1939 ; l'un et l'autre serviront dans les années noires qui vont suivre.
Ainsi, à la veille de la Guerre, nombre de ceux qui s'engageront dans la collaboration la plus abjecte en se faisant les supplétifs des nazis avaient de fait déjà fait leur choix, nombre d'autres parmi les élites tant économiques, intellectuelles que politiques étaient, en partageant ou en reprenant à leur compte certaines de leurs thèses, préparés, par leurs compromissions avec des forces d'extrême-droite ou le compromis avec leurs idées, à adhérer à l'idéologie du régime pétainiste quand il s'installera.
L'HONNEUR DE LA FRANCE
Lorsqu'éclate la Seconde Guerre mondiale, alors même que les crimes de masse n'ont pas encore été commis, que la solution finale n'a pas été mise en œuvre, qu'Auschwitz, Treblinka, Maidanek ou Sobibor n'ont pas été construits, sa spécificité par rapport aux conflits précédents est déjà évidente : elle est la poursuite de l'affrontement qui pendant la Guerre d'Espagne opposa dans les faubourgs de Madrid ou de Barcelone, fascistes et antifascistes, parmi lesquels plusieurs milliers de Français des Brigades internationales dont nombre des combattants rejoindront le moment venu la Résistance. Affrontement qui, face à l'ampleur des crimes de masse contre les peuples que vont perpétrer six années durant les nazis, leurs alliés et leurs complices, va prendre la dimension d'un combat majeur de l'humanité contre la barbarie.
Chacun aura dû choisir son camp. En France, la plupart de ceux qui furent entre les deux guerres les chantres de la xénophobie, de l'antisémitisme et les contempteurs de la République firent sans surprise, la défaite ayant permis d'abattre la République le 10 juillet 1940 à Vichy en faisant de Pétain le chef d'un soi-disant Etat français vassal et complice du vainqueur nazi, le choix d'une collaboration avec lui, qui ira jusqu'à s'associer à ses crimes : Léon Daudet comme Maurras, "préférant plutôt Hitler que le Front Populaire" verront en la défaite de 1940 une divine surprise ayant permis l'accession au pouvoir de Pétain, Henri Béraud poursuivra sa collaboration avec Gringoire et sera condamné à mort à la Libération pour intelligence avec l'ennemi (il sera gracié), François Hulot écrira dans Combats, la revue de la Milice, le sénateur Prosper Josse, après avoir voté les pleins pouvoirs à Pétain, sera nommé par le Maréchal félon au Conseil de Justice politique qui recommandera l'inculpation et la détention de Reynaud et Mandel, le députe Amidieu du Clos présidera pendant l'Occupation le Conseil d'administration de la Société française Krupp, et sera colonel de la Légion antibolchevique, Pierre Taittinger, devenu en 1937 Président du Conseil municipal de Paris, sera maintenu à son poste par l'occupant, le Parti franciste de Bucard, (fusillé à la Libération) et le PPF de Doriot, seront parmi les formations politiques les plus actives de la Collaboration..., Doriot endossera l'uniforme allemand pour aller combattre sur le Front de l'Est... Pucheu, ministre de l'Intérieur de Pétain, désignera Guy Moquet aux balles des nazis.
Quant aux notables de la 3ème République, nombre d'entre eux, y étant préparés par leurs compromissions d'avant guerre, peupleront les ministères et les administrations centrales, régionales et locales du Régime pétainiste, et hélas en appliqueront la législation antisémite, xénophobe et liberticides.
Pour l'honneur de la France, d'autres firent un choix opposé : La résistance de civils patriotes et antifascistes commença dès le début de l'invasion et de l'occupation nazie : Le 12 mai 1940, Eugène Andrieux, un cultivateur de Machault (Ardennes), abattit un aviateur allemand sauté en parachute, ce qui lui vaudra d'être fusillé un an plus tard. Pour avoir aidé les militaires français tentant de repousser l'envahisseur, 28 civils seront exécutés le 23 mai 1940, à Étrun (Pas-de-Calais), pour des raisons similaires, 80 autres le seront à Oignies (Pas-de-Calais), d'autres encore en Région parisienne à la mi-juin Et puis, emblématique de cet esprit de résistance et passé à l'Histoire, fut, le 17 juin 1940, le refus du Préfet d'Eure-et-Loir, Jean Moulin, de déférer aux exigences allemandes lui enjoignant de signer un document accusant faussement des soldats sénégalais de l'Armée française de massacre de civils, refus le conduisant à tenter de se suicider dans la nuit du 17 au 18 juin afin de ne pas risquer de céder à l'accentuation de la brutalité physique déjà employée à son encontre.
Hospitalisé dans un état grave, Jean Moulin ne put, comme la plupart des Français, entendre l'Appel - qui se révélera d'une portée historique - que, depuis Londres, un général alors relativement peu connu, sous-secrétaire d'Etat à la Guerre dans le Gouvernement Paul Reynaud, Charles de Gaulle, lança sur les ondes de fa BBC le 18 juin 1940, invitant les militaires, ingénieurs et ouvriers spécialistes de l'Armement se trouvant en territoire britannique - ou qui viendraient à s'y trouver -, à le rejoindre pour poursuivre le combat. Ce fut le discours fondateur de ce qui allait devenir la France Libre et qui, en maintenant la France aux côtés des Alliés dans la lutte contre le nazisme les fascismes italien et japonais, lui permettra de figurer parmi les vainqueurs en 1945.
Si, sur le sol national occupé ou sous le joug du Régime pétainiste. certaines des premières structures clandestines de résistance en formation se référeront dès la fin de l'été 1940 à l'"Appel du 18 juin", d'autres - réseaux, mouvements, journaux - découleront du passage forcé à la clandestinité de nombreuses structures politiques, syndicales ou associatives interdites et pourchassées par l'occupant et le régime pétainiste, de la révolte personnelle, dès le début de l'Occupation, de patriotes, démocrates et républicains face à l'assassinat de la République, à la profanation de la Patrie, à la négation de ses valeurs, à la trahison ou veulerie des élites. "Seule la classe ouvrière dans sa masse aura été fidèle à la France profanée" écrira en 1943 l'écrivain catholique François Mauriac…
Cela va être le mérite historique de Jean Moulin que d'avoir - surmontant bien des obstacles - réussi à unifier l'ensemble de ces mouvements, ainsi que les partis politiques et les syndicats clandestins, en même temps que tous se plaçaient sous l'autorité du Comité National Français et du général de Gaulle : ce qui sera concrétisé par la création le 27 mai 1943 du Conseil National de la Résistance, le CNR.
"Le télégramme de Paris transmis à Alger - me confirmant la création du CNR le 27 mai - et publié par les postes radios américaines, britanniques et français libres, produisit - écrira dans ses "Mémoires" le Général de Gaulle - un effet décisif, non seulement en raison de ce qu'il affirmait, mais aussi, et surtout, parce qu'il donnait la preuve que la Résistance française avait su faire son unité. La voix de cette France écrasée, mais grondante et assurée, couvrait, soudain le chuchotement des intrigues et les palabres des combinaisons. J'en fus, à l'instant même, plus fort, tandis que Washington et Londres mesuraient sans plaisir, mais non sans lucidité, la portée de l'événement".
Et ce n'est qu'à partir du 27 mai 1943 que l'on pourra désormais parler non plus seulement des mouvements ou réseaux de résistance, mais tout simplement de "la Résistance" selon l'expression du général de Gaulle, citée par Jean-Louis Crémieux-Brilhac, ancien secrétaire du Comité de Propagande de la France Libre, dont il est devenu l'historien reconnu.
La portée de cette création du CNR fut considérable. Elle permit au général de Gaulle de s'affirmer face au néo-pétainisme de Giraud, qui avait l'écoute des Anglo-américains. Et, sur le sol national fin 1943, elle déboucha sur l'unification des organisations de jeunesse résistantes au sein des Forces Unies de la Jeunesse patriotique, elle permit l'unification début 1944 des structures militaires des mouvements de Résistance - en premier lieu de l'Armée Secrète et des Francs-Tireurs et Partisans - au sein des Forces Françaises de l'Intérieur, les FFI, qui joueront au printemps et à l'été 1944 un rôle Important lors des débarquements alliés de Normandie et de Provence, facilitant par leurs actions militaires la progression des forces débarquées, libérant elles-mêmes des Régions entières et des villes lors d'une véritable insurrection nationale contre l'occupant et ses complices. Avant de poursuivre jusqu'à la victoire finale le combat sur les Fronts des Poches de l'Atlantique et des Alpes, ainsi que - en s'amalgamant dans les rangs de la nouvelle Armée française avec les forces Issues des FFL et de l'Armée d'Afrique, qui s'étaient illustrées à Koufra, Bir-Haheim et Monte Cassino - de participer à la libération de l'Alsace, de franchir le Rhin et de prendre part à la campagne d'Allemagne, jusqu'au repère d'Hitler à Berchtesgaden.
Elle permit la mise en place progressive, dès la fin de 1943, de Comités locaux et départementaux de la Libération, qui vont contribuer au développement de la lutte de libération et à l'élargissement de l'appui populaire à cette lutte, qui vont jouer un rôle décisif lors de la Libération en évitant toute vacance du pouvoir lors de l'effondrement de l'administration pétainiste et par là-même faire échec à IAMGOT le projet d'administration militaire alliée.
Elle permit aussi, à partir de l'été 1943, de mettre en chantier l'élaboration d'un Projet de démocratisation politique, économique et sociale à mettre en œuvre "dès la libération du territoire" qui, adopté à l'unanimité par le CNR le 15 mars 1944, sera publié sous le titre des "Jours heureux" et que l'histoire connaît sous le nom de " Programme du CNR".
Pour tout cela, le 18 juin et le 27 mai sont, durant cette période douloureuse de l'histoire de notre pays, les deux dates d'honneur de la France.
Et l'ANACR qui, contribuant à la définition de son intitulé, a appuyé l'instauration d'une Journée Nationale commémorative de l'Appel historique du Général de Gaulle à refuser !a défaite et à poursuivre le combat contre l'ennemi, le 18 Juin, demande aussi l'instauration d'une Journée Nationale de la Résistance, le 27 mai. Est en cours à son initiative une campagne d'envoi de cartes signées par de nombreux parlementaires, Conseillers régionaux et généraux et maires de grandes villes, au Président de la République, lequel, candidat en 2007, avait exprimé le souhait de voir satisfaite notre demande d'instauration d'une "Journée Nationale de la Résistance".
Avec la "Journée Nationale de la Déportation", le dernier dimanche d'avril, avec la "Journée Nationale commémorative de l'appel historique du Général de Gaulle à refuser la défaite et à poursuivre le combat contre l'ennemi", le 18 juin, la "Journée Nationale de la Résistance", le 27 mai, serait ainsi partie prenante d'un ensemble mémoriel dédié à celles et ceux qui, sur le sol national occupé, sur tous les fronts de la lutte contre le nazisme et le fascisme à travers le monde, et jusque dans les bagnes de l'ennemi, ont lutté, ont souffert et sont tombés pour la Libération de la France et la Liberté de son peuple ; rien de digne et de justifiable ne peut être opposé à son instauration.
LES ESPERANCES DE LA LIBERATION
Siégeant depuis le 31 août 1944 dans Paris libéré, le Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF) présidé par le général de Gaulle va, alors même que se poursuit le combat pour achever la libération du sol national et abattre le nazisme, entamer la mise en œuvre des mesures proposées par le Programme du CNR, convergentes avec celles préconisées à Alger par l'Assemblée Consultative provisoire, laquelle, complétée par l'entrée massive en son sein de représentants de la Résistance intérieure, s'installe dans la capitale, au Palais du Luxembourg.
Ainsi, dès le 14 décembre 1944, s'inspirant des dispositions du Programme du CNR prévoyant le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d'énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d'assurances et des grandes banques, le GPRF nationalise les Charbonnages du Nord-Pas-de Calais. Le 16 janvier 1945, une Ordonnance nationalise les usines Renault, le 22 février sont créés les comités d'Entreprise, le 16 juin Air France est nationalisée.
Cette politique bénéficie de l'appui de tous les partis politiques, qui ont fait leur le Programme du CNR, elle a le soutien de l'opinion, qui s'exprimera notamment lors des Etats-généraux de la Renaissance française rassemblant au Palais de Chaillot à Paris du 10 au 13 juillet 1945 près de 2000 délégués des Comités de Libération.
"Les Etats-généraux de la Renaissance française - proclame son manifeste final, interprètes des vœux exprimés... par le peuple, vainqueur de l'oppression, convaincus que la guerre qui s'achève a eu comme suprême enjeu les droits de l'homme et du citoyen, que la victoire doit assurer enfin partout le règne de ces droits (...). A ces droits, sur lesquels se fonde la démocratie politique, s'ajouteront les droits fondamentaux de la démocratie économique et sociale, et de la démocratie internationale..."
De la victoire sur l'Allemagne hitlérienne en mai 1945 à la mi-1947 les conditions ont été favorables pour la mise en œuvre d'un grand nombre de dispositions contenues dans le programme du CNR. Rappelons, par exemple, les Ordonnances du 4 et 19 octobre 1945 qui mettent en place la Sécurité sociale dans ses diverses branches (maladie, allocations familiales, retraites...), la nationalisation le 2 décembre 1945 de la Banque de France et des grandes banques de dépôt (Crédit Lyonnais, Société générale, BNCI, etc.), la nationalisation du Gaz et de l'électricité avec la formation d'EDF et de GDF
le 8 avril 1946, celle des grandes compagnies d'assurances le 25 avril suivant, la loi sur les allocations familiales, la publication du statut de la fonction publique du 5 octobre 1946, les lois sur les Comités d'entreprise, sur les conventions collectives, sur le salaire minimum vital, la création de la RATP, de l'INSEE, du Commissariat à l'énergie atomique, …
Toutes mesures qui formeront jusqu'à nos jours le socle de notre protection sociale et qui, après avoir permis son relèvement au lendemain de la Guerre, auront aussi, des décennies durant, assis l'indépendance de notre pays.
Malheureusement, les espérances nées de la Libération ainsi que, sur le plan international, celles découlant de la victoire sur le nazisme et ses alliés et que concrétisera, le 24 octobre 1945, la fondation à San Francisco de l'ONU, dont la Charte proclame dans son préambule la volonté de "préserver les générations futures du fléau de la guerre qui deux fois en l'espace d'une vie humaine a infligé à l'humanité d'indicibles souffrances, l'égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites, de favoriser le progrès social et instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande (...), d'accepter des principes et instituer des méthodes garantissant qu'il ne sera pas fait usage de la force des armes, sauf dans l'intérêt commun", céderont la place aux tensions de la guerre froide.
La désunion des pays hier alliés dans le combat contre les idéologies criminelles du nazisme et du fascisme aura de graves conséquences : depuis plus de 60 ans les conflits meurtriers se sont multipliés sur le plan international, des dictatures de type fasciste se sont maintenues ou installées un temps dans de nombreux pays, en Espagne où Franco resta au pouvoir, au Portugal, en Grèce, au Chili, en Indonésie..., des meurtres de masse, des épurations ethniques eurent lieu, telles celles intervenues au Rwanda et, plus près de nous, en ex-Yougoslavie, au cœur de l'Europe, il y a seulement une quinzaine d'années. À travers le monde des populations ont été et sont prises délibérément pour cible par des forces armées régulières d'Etats ou des groupes armés non-étatiques, clandestins ou non ; des peuples sont toujours privés de leurs droits nationaux,...
Dans notre pays, conséquence de la Guerre froide et de la division du monde en deux camps antagonistes, des fractures vont affaiblir le courant d'union né dans la Résistance, permettant ainsi les premières remises en cause des progrès démocratiques et sociaux nés de l'application du Programme du CNR entre 1944 et 1947.
Un demi-siècle s'est écoulé depuis la fin de la guerre. Peut-on dire que le programme du CNR a conservé son caractère d'actualité ? La réponse est oui. Bien sûr, il ne s'agit pas d'un catalogue de recettes toutes faites pour le présent et d'en réclamer la mise en application mécanique. La nationalisation des richesses du sous-sol prend une tout autre dimension dans la France contemporaine qui n'exploite plus de mines de charbon ou de fer, notre pays n'a plus ce caractère agricole et rural dominant qui était le sien en 1944, et ses rapports avec le Monde se sont modifiés. Mais outre le fait que nombre des mesures qu'il préconisa pour la France libérée, convergentes avec celles élaborées par l'Assemblée d'Alger et qui furent mises en œuvre à la Libération, restent - notamment dans le domaine social - de portée contemporaine, les valeurs de caractère universel que porte le Programme du CNR, c'est-à-dire la liberté, la démocratie, la justice sociale, la solidarité, la tolérance, l'idée que l'intérêt de tous doit primer sur les intérêts particuliers, l'indépendance nationale, la défense de la Paix, ces valeurs de la Résistance - c'est-à-dire de la République, sont plus que jamais d'une profonde actualité.
POURSUIVRE LE COMBAT DES RESISTANTS
Dans un article de l'hebdomadaire Challenges, Denis Kessler, ancien vice-Président du MEDEF, s'en prenant plus particulièrement aux Caisses de Sécurité sociale, au statut de la fonction publique, au régime des grandes entreprises nationales, au paritarisme et aux régimes de retraite, a osé écrire le 4 octobre 2007 "qu'il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme au Conseil National de la Résistance", incitant le Gouvernement actuel à poursuivre des réformes en ce sens.
Et ce, à la veille d'une crise économique et financière mondiale née de celle des subprimes aux Etats-Unis qui, dans notre pays, a reposé avec force - y compris dans des milieux économiques et politiques fort éloignés de sa démarche - la pertinence du Programme du CNR ; en particulier en ce qui concerne le statut du secteur des banques et des assurances, secteur dont la privatisation, entamée en 1987 sous le gouvernement Chirac par celle de la Société générale, avait annoncé un vaste plan de dénationalisations poursuivi jusqu'à nos jours. Fut aussi souligné au plus fort de la crise le rôle protecteur de notre système de retraite par répartition, directement inspiré des valeurs de solidarité du Programme du CNR, face au système spéculatif des fonds de Pension qui furent nombreux à faire faillite. Aujourd'hui, dans le débat politique et social, nombre de partis politiques, syndicats et associations se réfèrent de manière diversifiée au Programme du CNR.
Par sa nature pluraliste, regroupant en son sein des femmes et des hommes de toutes opinions démocratiques, et par son rôle spécifique, qui se situe dans les domaines du passage de la mémoire et de la lutte contre les résurgences du fascisme, l'ANACR ne peut être directement impliquée dans le débat politique, économique et social contemporain, en dehors du rappel à tous ses acteurs - Pouvoirs publics, partis politiques, organisations syndicales, associations - des valeurs essentielles qui ont sous-tendu les mesures préconisées par te Programme du CNR, de la nécessité de lutter contre les résurgences contemporaines du fascisme ou quand, comme en 2002, il est nécessaire de faire barrage à Le Pen.
Ainsi, dans le débat actuel concernant les retraites, les différentes forces politiques et syndicales expriment sur les questions de l'âge de départ à la retraite et la durée de cotisation des positions diverses, allant de la simple nuance à des oppositions radicales. Le Programme du CNR - muet sur ces deux questions précises - ne permet pas de trancher entre elles en s'y référant, et c'est donc de la responsabilité de chacune et chacun que de le faire, selon sa propre réflexion et ses convictions. Par contre, ce que dit le Programme du CNR, c'est que la pension de retraite doit permettre "aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours". Or, en 2010, dans notre pays, près d'un million de retraités vivant au dessous du seuil de pauvreté situé à 950 €uros par mois ; ce qui, chacun en conviendra, ne permet pas de "finir dignement ses jours". Nous devons dire que, 65 ans après la Libération, c'est intolérable, que cela est contraire aux valeurs de solidarité de la Résistance exprimées par le Programme du CNR. Nous devons le dire au Gouvernement actuellement en charge des affaires, nous devrons le dire à tout autre gouvernement qui lui succédera, et le rappeler aux parlementaires en charge de la loi.
Nous devons dire aussi notre inquiétude face aux résurgences contemporaines des idéologies vaincues en 1945, aux altérations ou la falsification de la réalité historique concernant la Résistance, à l'amnésie programmée concernant le fascisme, ses causes et ses effets. En Europe centrale et orientale, les anciens SS s'affichent au grand jour, paradent dans les rues, sont parfois même honorés comme des défenseurs de l'indépendance de leurs pays face au bolchevisme, les discours racistes - parfois accompagnés de violences - à l'égard des Tziganes, des Juifs ou d'autres minorités se multiplient. Dans quasiment tous tes Pays d'Europe, l'on assiste à une montée électorale des forces d'extrême-droite, atteignant parfois des scores électoraux dépassant les 20% des voix. Dans le nôtre, le Front National et les autres formations néofascistes totalisent aussi un score avoisinant. En Autriche, en Italie, des formations d'extréme-droite ont été ou sont associées au Gouvernement.
Comment expliquer que, 65 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, pays après pays, au gré de la succession des scrutins qui donnent la parole au peuple, des partis se réclamant d'une filiation avec les idéologies fasciste et nazie qui mirent te Continent et le monde à feu et à sang, qui opprimèrent et martyrisèrent les peuples, qui armèrent le bras des génocidaires, puissent obtenir des scores électoraux aussi substantiels ? Si ce n'est en constatant qu'avec la disparition des témoins et acteurs de ces événements tragiques, et dans un contexte de grave crise économique et sociale, des discours démagogiques retrouvent une audience, notamment auprès des jeunes générations qui en méconnaissent les effets quand, hélas, ils purent se concrétiser au Pouvoir.
C'est pourquoi nous sommes attachés à ce que soit clairement montrée la spécificité de la lutte qui pendant la Seconde Guerre mondiale opposa tes Alliés et les peuples asservis aux occupants et tortionnaires nazis.
C'est pourquoi nous nous sommes élevés contre toute idée de Journée unique du souvenir qui aurait escamoté le caractère antifasciste de cette lutte. C'est pourquoi nous ne saurons partager de quelconque manière une mémoire commune avec ceux - ou leurs héritiers - qui, dans les rangs des forces années nazies - Wehrmacht, Luftwaffe, Kriegsmarine, SS, SD, Gestapo... - participèrent dans tous les pays occupés - dont le nôtre - à l'une des pires entreprises d'agressions, d'asservissement et de crimes de l'histoire ; pas plus que nous ne saurions "rassembler les Français autour de leur passé, aussi complexe soit-il" pour reprendre une expression ministérielle, si cela signifie - et l'on peut le craindre - vouloir tirer un trait sur un passé que, pour ce qui concerne Pétain, Bousquet ou Papon, ainsi que la collaboration économique, certains voudraient faire oublier.
Nous avons dit notre inquiétude et notre désapprobation, partageant en cela celles exprimées par des élu(e)s de toutes opinions démocratiques, tant de l'actuelle majorité que de l'opposition, des intellectuels, des responsables religieux de toutes confessions, des responsables politiques, syndicaux et associatifs, à l'égard de diverses initiatives concernant les étrangers, tels les tests ADN, la campagne sur l'identité nationale ou l'expulsion des Roms, de propos assimilant immigration et délinquance, qui remettent en cause des principes fondamentaux de la République quant à l'égalité de tous devant la Loi, qui nuisent au prestige de la France en Europe et dans te Monde.
Celles et ceux qui ont vu le film la Rafle se rappelleront que lorsqu'est décidée la Rafle du Vel d'Hiv, des fonctionnaires en blouse grise de la Préfecture de Police vont, pour établir la liste des personnes à interpeller, chercher dans les réserves le fichier des Juifs, établi quelque temps auparavant par d'autres fonctionnaires de Police, obéissant aux ordres et qui n'avaient pas idée de ce à quoi - et surtout où - allait conduire leur travail : en l'occurrence ce fut à Auschwitz. C'est pourquoi il faut être très vigilant concernant l'établissement de fichiers du type Edvige, qui posent des problèmes de libertés publiques dans le présent, mais surtout dont on ne peut prévoir quelle pourrait être leur utilisation dans le futur, si d'aventure tes héritiers de Le Pen accédaient au pouvoir ou y participaient.
Certes, comparaison n'est pas raison, et l'on ne saurait évidemment faire dé transposition simpliste entre le contexte des années 1930 à 1940 et la période actuelle, mais pour autant il est nécessaire de tirer des enseignements de l'histoire : en premier lieu qu'une frontière claire et infranchissable doit exister entre les opinions démocratiques - de toutes tendances, de la gauche à la droite - et celles qui trouvent leur inspiration tant dans les idéologies fascistes que dans celle du pétainisme, frontière qui s'affirma tout au cours de la lutte que menèrent les Résistants et les Français libres, parmi lesquels se côtoyèrent Français, immigrés et coloniaux, des guérilleros du Sud-ouest aux antifascistes allemands des maquis des Cévennes, des héros MOI de l'Affiche rouge aux Républicains espagnols de la colonne Dronne de la 2ème DB, des combattants du bataillon du Pacifique aux Tirailleurs marocains, algériens, tunisiens, malgaches et sénégalais de la 1ère Armée...
Tout ceci souligne la nécessité du passage de la mémoire de ce à quoi ont conduit les discours d'exclusion tenus il y a trois quarts de siècle, de ce qu'a été la réalité du fascisme au pouvoir, du sens du combat antifasciste et de la Résistance, de ce qu'ont été les enjeux profonds de la Seconde Guère mondiale. D'où la nécessité de préserver la place de l'Histoire dans l'enseignement, d'encourager le maintien et le développement du Concours National de la Résistance et de la Déportation, de veiller - parallèlement à celle d'assurer le respect du droit à réparation - à la pérennité de la mission mémorielle de l'ONAC et du Secrétariat d'Etat aux Anciens Combattants, dont il convient de conforter l'existence et les moyens.
Cela souligne aussi le rôle irremplaçable de l'ANACR, dont la mission spécifique est précisément le passage de cette mémoire de la lutte des Résistants, des valeurs humanistes, démocratiques, civiques et patriotiques de la Résistance, avec - étant par là-même fidèle à l'esprit du Conseil National de la Résistance - le souci de rassembler autour de ces valeurs et dans ses rangs, de manière pluraliste, des femmes et des hommes de toutes opinions démocratiques, de toutes conceptions philosophiques et religieuses, afin de pérenniser le nécessaire combat contre le fascisme.
Un combat qu'au péril - et souvent au sacrifice - de leur vie les Résistantes et les Résistants ont mené quatre années durant pour la libération de notre pays et abattre le nazisme, un combat qu'aux côtés des Résistantes et Résistants toujours parmi nous, les Ami(e)s de Résistance rassemblés avec eux au sein de l'ANACR entendent poursuivre aujourd'hui et demain. Certes dans un contexte différent de celui d'il y a plus de 65 ans, il reste aujourd'hui des plus nécessaire ; car - hélas - "le ventre de fa bête immonde est encore fécond " (Berthold Brecht).
(1) 5500000 civils polonais - 15% de la population - furent tués ainsi que 320000 militaires ; ce sera aussi le triste sort de 1400000 civils et 300000 militaires yougoslaves, de 330000 civils et 238000 militaires français, de 200000 civils et 12000 militaires néerlandais, de 76000 civils et 12000 militaires belges ; l'éloignement de leur territoire des théâtres d'opération fit que les pertes humaines des Etats-Unis (418500) et du Canada (45300) furent quasi-exclusivement militaires, quant au Royaume-Uni, son insularité fit que ses pertes civiles furent de 67800 victimes (Blitz, V1 et V2), 382600 soldats britanniques tombant sur les fronts du sud-est asiatique, d'Afrique du Nord, d'Italie et de l'Ouest (France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne). Les pertes allemandes furent de 5320000 militaires et 3810000 civils, les japonaises de 1300000 militaires et 700000 civils, les italiennes de 330000 militaires et 80060 civils.